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l'histoire d'un enrouleur que je n'avais jamais prévu de concevoir

Par Marin Clausin, fondateur, Président, et directeur du bureau d’études de Karver

En 2021, Karver lançait les premiers enrouleurs KRS. Cinq ans plus tard, plus de 1 000 unités naviguent aux quatre coins du monde, sur des monocoques, des catamarans et des trimarans de croisière comme de régate.

Pourtant, lorsque j’ai créé Karver, développer un enrouleur de génois n’était absolument pas dans mes projets.

Pour comprendre l’origine de notre enrouleur KRS, il faut remonter bien avant la création de Karver.

Une histoire familiale avant tout

Mon père, Pierre Clausin, a créé Profurl à la fin des années 1970. J’ai grandi sur des bateaux équipés de ses produits, en observant son travail d’ingénieur et son exigence.
Très tôt, j’ai compris qu’en mer, une bonne idée ne suffit pas. Un équipement doit fonctionner sous charge, résister au sel, aux chocs, aux années qui passent et parfois à des conditions particulièrement difficiles.
J’ai ensuite rejoint Profurl comme responsable du bureau d’études. J’y ai appris énormément sur les enrouleurs, mais surtout sur la façon de concevoir un produit : observer les utilisateurs, comprendre les efforts mécaniques et rechercher avant tout la fiabilité.
Lorsque mon père a pris sa retraite et que Profurl a été repris par Wichard, j’ai choisi de suivre ma propre voie en créant Karver. Mon ambition était de développer des produits plus innovants, plus performants et plus orientés vers la course au large.
Mais je ne partais pas d’une page blanche. Je voulais emporter avec moi tout ce que mon père m’avait transmis au fil des années : son exigence technique bien sûr, mais aussi sa vision du métier, son respect des utilisateurs et cette conviction qu’un équipement de sécurité engage la responsabilité de ceux qui le conçoivent.

Karver est née de cette volonté de construire quelque chose de nouveau sans renier ses racines.

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de développer un enrouleur ?

Pendant plus de quinze ans, il n’a jamais été question chez Karver de développer un produit concurrent des enrouleurs traditionnels. Nous étions concentrés sur les emmagasineurs et les équipements destinés aux IMOCA, Ultim, Class40, multicoques de croisière et super yachts.
Puis plusieurs éléments ont progressivement rendu ce projet évident.
D’abord, Karver avait atteint une taille suffisante pour financer un projet aussi ambitieux. Développer une gamme complète d’enrouleurs représente un investissement considérable : études, essais, outillages, stocks et pièces détachées pour de nombreuses années.
Ensuite, pendant la période Covid, nous venions de terminer le développement de la troisième génération de nos emmagasineurs KF. Mon équipe et moi avions du temps disponible pour nous lancer dans un nouveau projet.
Enfin, l’achat puis le refit de mon voilier Grande Vadrouille (un Océanis 473) a été un véritable révélateur. En naviguant longuement sur un bateau de croisière, j’ai pris conscience du retard technique de nombreux équipements installés d’origine sur les voiliers modernes.
Nous avons alors décidé que les vingt années à venir seraient largement consacrées à la croisière et à la simplification des manœuvres à bord.
Le premier produit évident de cette nouvelle gamme 100 % croisière était l’enrouleur de génois et de trinquette.
Lorsque nous avons démarré le projet, nous nous sommes simplement mis à la place des navigateurs. Très vite, plusieurs objectifs se sont imposés.
Au fond, notre cahier des charges tenait en cinq mots :
• Robustesse
• Légèreté
• Compacité
• Esthétisme
• Toutes options
Nous ne voulions surtout pas faire « un enrouleur de plus ». Nous voulions développer un produit qui apporte de réels avantages aux propriétaires de voiliers.

Quatre années de développement

Le premier prototype a été installé sur mon propre voilier. Pendant deux ans, il a navigué dans des conditions très variées.
Puis toute ma famille a involontairement participé au programme de tests.
Notre voilier Grande Vadrouille a parcouru plus de 10 000 milles nautiques avec plusieurs prototypes à bord.
Mon frère Quentin a ensuite équipé son Dufour 35 avant de partir pour une transpacifique et deux années en Polynésie.
Enfin, le baptême du feu est arrivé lorsque Philippe Poupon a décidé d’installer notre enrouleur KRS sur le trimaran historique de Florence Arthaud pour la Route du Rhum. Les contraintes mécaniques étaient extrêmes et ce test nous a permis de valider définitivement notre conception.
Au total, le développement aura nécessité près de quatre années d’études, de simulations numériques, de prototypes et d’essais en navigation réelle.
Depuis, les KRS ont traversé l’Atlantique, le Pacifique et naviguent aujourd’hui dans les conditions les plus variées, de la croisière familiale aux programmes hauturiers exigeants.
 

Les choix techniques qui font la différence

Un profil elliptique étudié pour l’aérodynamisme
Le profil d’un enrouleur est souvent regardé uniquement comme un élément structurel permettant de relier la tourelle à l’émerillon. Il se trouve pourtant directement dans l’écoulement de l’air, sur toute la hauteur de l’étai, juste devant le bord d’attaque de la voile. Sa forme a donc une influence sur l’aérodynamisme de l’ensemble.
Nous avons comparé plusieurs géométries avant de retenir une section elliptique, plus favorable à l’écoulement de l’air qu’un profil circulaire tout en conservant une excellente résistance mécanique dans toutes les directions.
Le choix de cette forme a demandé de trouver un compromis précis. Plus on affine le profil pour favoriser l’aérodynamisme, plus on risque de perdre en rigidité dans certaines directions.
Nous avons donc réalisé de nombreuses simulations numériques, notamment en torsion, afin d’obtenir le meilleur compromis entre finesse aérodynamique et rigidité.
Les gaines sont finalement réalisées en aluminium 6061, avec une double gorge permettant notamment les changements de voile.
 
Des jonctions conçues comme de véritables éléments structurels
Un profil ne vaut que par la qualité de ses jonctions.
Les éclisses du KRS sont particulièrement longues et épaisses afin de transmettre correctement les efforts entre les différentes gaines. Les vis compriment les éclisses contre les profils et permettent de maintenir l’assemblage sans apparition progressive de jeu.
Des lamages spécifiques reprennent les efforts axiaux et empêchent les différents éléments de se déplacer les uns par rapport aux autres.
Ce travail sur les éclisses améliore la rigidité générale du profil, mais aussi son comportement dans la durée. C’est un point peu visible une fois l’enrouleur installé, mais essentiel pour conserver un fonctionnement régulier après plusieurs années de navigation.
 
Des mécanismes capables de travailler réellement sous charge
Un enrouleur peut tourner facilement lorsqu’il est neuf et essayé à vide. La véritable difficulté consiste à préserver cette fluidité lorsque le gréement est tendu, que la drisse est chargée et que la voile tire fortement vers l’arrière.
Les mécanismes du KRS utilisent des roulements haute résistance en acier 100C6. Ils fonctionnent dans un bain de graisse et sont protégés par des joints développés sur mesure, associant inox et caoutchouc résistants à l’environnement marin.
Les roulements sont doublés aussi bien dans les émerillons que dans les tourelles.
Cette architecture permet de mieux répartir les charges créées par la tension de drisse et par l’arrachement de la voile vers l’arrière.
Nous avons également choisi des matériaux haut de gamme et largement dimensionné les principaux composants. L’objectif n’était pas seulement d’obtenir un fonctionnement agréable lors des premières utilisations, mais de conserver une mécanique fiable sous charge et dans le temps.
 
Le plus grand tambour possible, mais pas davantage
Le diamètre du tambour influence directement l’effort nécessaire sur la bosse d’enroulement : plus le rayon est important, plus le couple disponible augmente.
Nous avons donc cherché à utiliser le diamètre maximal compatible avec une installation réaliste. Il aurait été facile d’augmenter encore la taille du tambour pour annoncer un effort inférieur, mais cela aurait créé des difficultés d’intégration avec les balcons avant, les ancres ou certains plans de pont.
Le dimensionnement final résulte donc d’un compromis très concret entre le couple d’enroulement, la capacité de la bosse, la compacité et les contraintes d’installation rencontrées sur les bateaux.
 
Plusieurs dizaines de centimètres gagnés
La compacité est l’une des caractéristiques les plus visibles du KRS.
La tourelle et l’émerillon ont été conçus pour occuper le moins de hauteur possible. Selon la taille du bateau et le produit auquel on le compare, le gain peut atteindre plusieurs dizaines de centimètres.
Ces centimètres gagnés ne sont pas seulement esthétiques. Ils permettent d’augmenter la longueur de guindant disponible et donc potentiellement la surface de voile, tout en rapprochant le point d’amure du pont.
L’enrouleur est également équipé d’un tambour démontable. Le passage à une configuration adaptée à la régate demande environ trente minutes.
 
Une seule version, toutes options
Nous avons fait le choix de ne pas multiplier les versions et les options.
Le même niveau de qualité mécanique, de finition et d’équipement est proposé aux plaisanciers comme aux régatiers. Les matériaux haut de gamme, les roulements doublés, l’anodisation dure, le tambour démontable, le guide de ralingue inox et les différentes possibilités de fixation ne sont pas réservés à une version supérieure.
Le principe est simple : les éléments qui améliorent la fiabilité, la performance ou la facilité d’utilisation doivent être intégrés dès l’origine.
 
Réduire l’effort d’enroulement
Nous avons cherché à rendre la manœuvre la plus fluide possible.
Pour cela, nous avons développé des tambours de grand diamètre qui augmentent naturellement le couple disponible. Associés à des roulements haute résistance doublés dans la tourelle et l’émerillon, ils permettent un enroulement particulièrement doux, même sous forte charge.
 
Durabilité : concevoir pour vingt ans
Notre objectif est qu’un enrouleur KRS puisse accompagner un bateau pendant vingt ans.
Nous devons néanmoins rester prudents sur cette affirmation : la gamme est encore trop récente pour revendiquer aujourd’hui une durée de vie démontrée de vingt ans.
C’est une ambition de conception, soutenue par le dimensionnement des pièces, la protection des roulements, les essais réalisés et la possibilité de remplacer certains composants.
L’entretien courant reste très limité. Nous recommandons principalement un rinçage à l’eau douce, notamment avant l’hivernage.
Certains éléments d’habillage, comme le placage carbone, peuvent également être remplacés sans remettre en cause l’ensemble du mécanisme.

L’écoconception par le bon sens
L’impact environnemental est un sujet important pour de nombreux navigateurs, et il l’est aussi pour moi.
Nous avons choisi d’aborder cette question de manière pragmatique. Chez Karver, nous ne considérons pas l’écoconception comme un simple argument marketing ou comme l’ajout de matériaux « verts » à un produit existant. Nous pensons qu’elle commence dès les premières décisions de conception.
Lorsque l’on cherche à concevoir un produit plus compact, plus léger et plus fiable, on agit directement sur plusieurs leviers majeurs de l’écoconception.
La compacité permet de réduire la quantité de matière utilisée. La légèreté limite la consommation de ressources nécessaires à la fabrication et au transport. La durabilité réduit la fréquence des remplacements et donc la quantité de produits fabriqués au cours de la vie d’un bateau.
Nous avons également veillé à rendre remplaçables certains éléments d’usure ou d’habillage afin d’éviter de devoir remplacer l’ensemble du système lorsqu’une seule pièce arrive en fin de vie.
Un équipement nautique a vocation à rester longtemps à bord. Prolonger sa durée de vie est sans doute l’une des démarches les plus efficaces que nous puissions mettre en œuvre pour réduire son impact environnemental.
Au final, la recherche de fiabilité, de compacité et de longévité qui a guidé le développement du KRS rejoint naturellement les principes fondamentaux de l’écoconception. Nous n’avons pas développé un produit durable parce qu’il fallait être plus écologique ; nous avons cherché à développer un meilleur produit. Et les deux vont souvent de pair.
 

Fiabilité et esthétique

Le KRS est né d’une histoire familiale, mais il n’a pas été conçu par nostalgie.
Il est le résultat de l’expérience accumulée chez Profurl, puis de plus de vingt années de développement de produits Karver pour la course au large, les multicoques, les IMOCA et la grande croisière.
Nous avons voulu réunir dans un même produit la résistance, la compacité, la légèreté, la performance et l’esthétique.
Si un propriétaire ne devait retenir que deux choses après avoir découvert le KRS, j’aimerais que ce soient celles-ci : la fiabilité et l’esthétique.
Parce qu’un bel objet peut être un véritable produit d’ingénieur. Et parce qu’un équipement destiné à rester vingt ans à l’étrave d’un bateau doit inspirer confiance chaque fois que les conditions se dégradent.

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